Il existe des régions d’Italie qui se laissent parcourir comme un livre ouvert. Les Abruzzes, elles, ressemblent davantage à un carnet de voyage aux pages froissées par le vent : on y découvre une montagne abrupte, des villages accrochés aux pentes, des forêts profondes et, plus bas, une mer Adriatique qui scintille entre deux virages.
Située à l’est de Rome, cette région demeure à l’écart des grands itinéraires touristiques. C’est précisément ce qui fait son charme. Ici, les distances se mesurent moins en kilomètres qu’en changements de lumière. En une matinée, on peut quitter les hauts plateaux du Gran Sasso, déjeuner dans une bourgade médiévale et regarder le soleil descendre sur les trabocchi, ces anciennes plateformes de pêche qui semblent flotter au large.
Pour découvrir les Abruzzes sans courir, un circuit de huit à dix jours permet de relier les villages les plus attachants, les grands paysages de montagne et le littoral adriatique. Voici un itinéraire pensé comme une traversée douce, avec assez de temps pour s’arrêter lorsque la route devient plus belle que la destination.
Quand partir dans les Abruzzes ?
Le printemps et le début de l’automne sont les périodes les plus agréables pour parcourir la région. En avril et mai, les vallées se couvrent de fleurs sauvages et les températures sont douces pour la randonnée. En septembre et octobre, les forêts prennent des teintes dorées, les villages retrouvent leur calme et la mer conserve une chaleur délicieuse.
L’été convient davantage au littoral et aux baignades. Dans les massifs du Gran Sasso et de la Majella, les journées restent supportables en altitude, mais certains sites sont très fréquentés, notamment autour de Roccaraso et de la côte des Trabocchi.
- Durée idéale : huit à dix jours pour combiner montagne, villages et mer.
- Transport : une voiture est vivement recommandée, surtout pour les bourgs perchés et les parcs naturels.
- Rythme : prévoyez des étapes courtes, car les routes sinueuses invitent à ralentir.
- Chaussures : indispensables pour arpenter les ruelles pavées et les sentiers de montagne.
Jour 1 – L’Aquila, une ville entre mémoire et renaissance
Commencez le circuit à L’Aquila, capitale des Abruzzes, posée à plus de 700 mètres d’altitude. La ville porte encore les traces du tremblement de terre de 2009, mais elle n’est pas figée dans le passé. Elle avance, se restaure et conserve une dignité discrète, comme une personne qui aurait traversé l’épreuve sans perdre le goût des matins lumineux.
La basilique Santa Maria di Collemaggio est le premier édifice à découvrir. Sa façade rose et blanche, d’une géométrie presque musicale, s’ouvre sur un vaste parvis où les habitants viennent parfois s’attarder. Dans le centre historique, la fontaine des 99 Cannelles rappelle l’une des légendes fondatrices de la ville. Prenez le temps d’observer les détails des palais, les balcons de pierre et les petites boutiques qui réapparaissent peu à peu.
Pour une première soirée, goûtez les spécialités locales dans une trattoria du centre. Les lentilles de Santo Stefano di Sessanio, le safran de Navelli et les pâtes à la guitare racontent déjà la rudesse fertile de cette terre. Ici, la cuisine ne cherche pas à impressionner : elle réchauffe, nourrit et garde en elle le parfum des montagnes.
Jour 2 – Santo Stefano di Sessanio et la forteresse de Rocca Calascio
À une trentaine de kilomètres de L’Aquila, la route grimpe vers Santo Stefano di Sessanio. Ce village de pierre sombre semble avoir été posé sur la montagne par une main patiente. Ses passages voûtés, ses escaliers étroits et ses maisons restaurées avec sobriété invitent à la flânerie. Il suffit parfois de pousser une porte entrouverte ou de suivre une ruelle en pente pour découvrir une placette silencieuse, un chat au soleil ou le linge d’une famille suspendu entre deux façades.
Le village est célèbre pour ses lentilles, petites et savoureuses, cultivées sur les hauts plateaux. Elles se dégustent simplement, souvent en soupe ou accompagnées de charcuterie locale. Un repas sans prétention, mais qui possède le goût profond des choses restées à leur place.
Poursuivez ensuite vers Rocca Calascio, l’un des sites les plus saisissants des Abruzzes. La forteresse, perchée à près de 1 500 mètres, domine les vallées comme un nid d’aigle. Le chemin final se fait à pied depuis le parking, sur une montée accessible mais parfois pierreuse. Lorsque le ciel est dégagé, le regard porte jusqu’au Gran Sasso. Le vent y souffle avec une liberté presque insolente. On comprend alors pourquoi les voyageurs viennent ici chercher autre chose qu’une simple photographie.
Jour 3 – Le parc national du Gran Sasso et Campo Imperatore
Le troisième jour est consacré aux grands espaces. Le parc national du Gran Sasso e Monti della Laga abrite certains des paysages les plus impressionnants d’Italie centrale. La route qui traverse Campo Imperatore, souvent surnommé le « petit Tibet italien », déroule ses longues lignes entre les cimes et les pâturages.
Le plateau change de visage selon la saison. Au printemps, les fleurs ponctuent l’herbe comme des touches de peinture. En été, les troupeaux de moutons donnent au paysage une dimension pastorale. En automne, les montagnes prennent des nuances cuivrées et les nuages s’accrochent aux sommets.
Plusieurs randonnées sont possibles, depuis de simples promenades jusqu’aux itinéraires plus exigeants vers le Corno Grande, le point culminant des Apennins. Si vous n’êtes pas un marcheur expérimenté, contentez-vous des sentiers balisés autour de Campo Imperatore et renseignez-vous sur les conditions météorologiques. En montagne, le soleil du matin ne garantit jamais un après-midi tranquille.
Ne partez pas sans goûter aux arrosticini, ces petites brochettes de mouton typiques des Abruzzes. Elles sont souvent cuites sur une longue grille étroite et se mangent avec les doigts. Une expérience peu compatible avec les bonnes manières mondaines, mais parfaitement adaptée à l’appétit du voyageur.
Jour 4 – Sulmona, la ville des confetti
En quittant les hauts plateaux, rejoignez Sulmona, lovée au pied du massif de la Majella. La ville est connue dans toute l’Italie pour ses confetti, des amandes enrobées de sucre coloré. Dans les vitrines, ils sont arrangés en fleurs, en bouquets ou en compositions étonnantes. Ils donnent aux rues une gaieté presque enfantine, comme si la confiserie avait décidé de devenir un art décoratif.
Sulmona mérite pourtant bien plus qu’un simple arrêt gourmand. La piazza XX Settembre, la cathédrale San Panfilo et l’aqueduc médiéval composent un centre historique harmonieux. Flânez sous les arcades, installez-vous à la terrasse d’un café et observez le va-et-vient tranquille des habitants.
La ville est aussi la patrie du poète latin Ovide. Cette présence littéraire se ressent dans l’atmosphère de Sulmona, qui semble faite pour les promenades lentes et les pensées vagabondes. Dans les environs, les ermitages de la Majella offrent une autre manière de découvrir le territoire. Celui de San Bartolomeo in Legio, accroché à la roche, demande une marche mais récompense l’effort par un silence presque absolu.
Jour 5 – Scanno et le lac en forme de cœur
La route vers Scanno traverse des paysages où la montagne paraît se refermer doucement sur le voyageur. Le village, installé dans une vallée du parc national des Abruzzes, est célèbre pour son lac en forme de cœur. La silhouette est surtout visible depuis un point de vue situé en hauteur, le long de la route. La nature a parfois le sens du spectacle, même lorsqu’elle ne semble rien chercher.
Scanno possède un charme plus intime encore. Ses maisons de pierre, ses escaliers, ses arches et ses femmes autrefois vêtues du costume traditionnel composent une image profondément abruzzaise. Les ruelles invitent à se perdre sans véritable danger, sinon celui de devoir remonter une pente un peu raide.
Profitez de cette étape pour goûter la cuisine montagnarde : fromages, charcuteries, soupes rustiques et agneau. Dans les petites boutiques, vous trouverez parfois de la laine, des objets artisanaux ou des bijoux inspirés des parures traditionnelles. Ce sont de modestes souvenirs, mais ils portent souvent une histoire plus durable que les objets fabriqués à la chaîne.
Jour 6 – Pescasseroli et les paysages sauvages du parc national
Continuez vers Pescasseroli, considéré comme le cœur du parc national des Abruzzes, du Latium et du Molise. Le village constitue une bonne base pour découvrir une région de forêts, de vallées et de sommets où vivent encore des ours marsicains, des loups, des cerfs et des chamois.
Il serait romantique de promettre une rencontre avec un ours au détour d’un sentier. Elle demeure cependant rare, et c’est tant mieux pour l’animal comme pour le promeneur. Les traces, les empreintes et les récits des guides suffisent souvent à nourrir l’imaginaire. Pour observer la faune, partez avec un accompagnateur local et respectez les distances recommandées.
Les sentiers autour de Pescasseroli sont nombreux. Une promenade en forêt peut occuper une matinée, tandis que les marcheurs aguerris choisiront un itinéraire vers les sommets. Prévoyez de l’eau, une veste légère et une carte hors ligne : le réseau téléphonique a parfois la délicatesse de disparaître au moment où l’on voudrait lui demander son chemin.
Jour 7 – Vasto et la côte des Trabocchi
Après les montagnes, le bleu de l’Adriatique apparaît peu à peu. Rejoignez Vasto, élégante ville du littoral, bâtie sur un promontoire dominant la mer. Son centre historique rassemble de belles places, des palais et des points de vue ouverts sur la côte. Au coucher du soleil, la lumière descend sur l’eau avec une lenteur presque théâtrale.
Depuis Vasto commence l’un des itinéraires les plus singuliers des Abruzzes : la côte des Trabocchi. Ces constructions en bois, autrefois utilisées pour la pêche, avancent au-dessus de la mer sur de longues passerelles. Certaines ont été restaurées et accueillent désormais des restaurants. Manger du poisson sur un trabocco, avec le bruit des vagues sous les pieds, est une expérience à ne pas réserver aux seuls amateurs de cartes postales.
La piste cyclable de la Via Verde dei Trabocchi suit une partie de l’ancienne voie ferrée côtière. Elle permet de découvrir criques, plages de galets et petits villages sans se presser. À vélo ou en voiture, arrêtez-vous régulièrement. Le littoral se révèle par fragments : une maison blanche, une barque tirée sur le sable, un parfum d’iode mêlé à celui des herbes sèches.
Jour 8 – Ortona, les vignobles et les derniers détours
Remontez la côte jusqu’à Ortona, port important et ville marquée par une histoire complexe. Son château aragonais domine la mer et offre un beau panorama. La basilique Saint-Thomas-Apôtre attire également les visiteurs, tandis que les rues du centre se prêtent à une promenade paisible.
Dans l’arrière-pays, les vignobles produisent notamment le Montepulciano d’Abruzzo, un vin rouge généreux, ainsi que le Pecorino, plus vif et aromatique. Une visite chez un producteur permet de comprendre combien la gastronomie abruzzaise repose sur un équilibre entre simplicité et caractère. Le vin, ici, accompagne le paysage autant que le repas.
Si le temps le permet, faites un détour par Guardiagrele, village perché réputé pour son artisanat du métal et ses pâtisseries. La route prend alors des allures de parenthèse. On ne suit plus vraiment un programme : on écoute simplement ce que les collines ont à raconter.
Conseils pour réussir ce circuit
Les Abruzzes se visitent mieux avec une certaine souplesse. Les routes de montagne sont magnifiques, mais elles ralentissent les déplacements. Évitez de multiplier les étapes et gardez quelques heures libres chaque jour. Ce sont souvent ces heures sans réservation qui deviennent les plus précieuses.
- Réservez votre hébergement à l’avance en juillet et en août, surtout sur la côte.
- Privilégiez les agriturismi et les maisons d’hôtes dans les villages pour une expérience plus locale.
- Vérifiez les horaires des musées et des sites religieux, parfois réduits hors saison.
- Ne vous fiez pas uniquement au GPS : certaines routes rurales sont étroites ou temporairement fermées.
- Respectez les parcs naturels, notamment en gardant les chiens sous contrôle et en restant sur les sentiers.
- Goûtez les produits régionaux : lentilles, safran, arrosticini, fromages, huile d’olive, poissons de l’Adriatique et confetti de Sulmona.
Un circuit dans les Abruzzes ne ressemble jamais tout à fait à celui imaginé avant le départ. Un village retient plus longtemps que prévu, une averse oblige à s’abriter dans un café, une conversation avec un producteur transforme une simple dégustation en souvenir durable. C’est peut-être cela, le vrai visage de cette région : elle ne se donne pas d’un seul regard.
Entre les montagnes silencieuses, les pierres blondes des villages et la mer qui respire au pied des collines, les Abruzzes offrent un voyage à hauteur d’homme. Un voyage où l’on apprend à ralentir, à regarder les détails et à comprendre qu’un itinéraire réussi n’est pas seulement une suite de lieux, mais une succession d’instants que l’on emporte avec soi.

